A propos de la demande de Sarkozy de lire la lettre de Guy Môquet aux lycéens...

Publié le par alainleroux

Je soumets à la reflexion la réaction d'un ami prof d'histoire comme moi, sur l'affaire de la lettre de Guy Môquet.  Je souscris entièrement à ce qu'il écrit.  Je me permets juste de préciser que Guy Moquet fut arrêté en octobre 1940, c'est à dire bien avant la rupture du pacte germano-soviétique, à une époque où son parti, le PC, n'était pas encore entré officiellement en résistance et condamnait même les actes anti-nazis...

Les enseignants, le président et le jeune résistant.
(Quelques réflexions à propos de la lecture de le lettre de Guy Môquet).


Le 22 octobre prochain, à la demande de Nicolas Sarkozy, on lira dans tous les lycées de France la lettre que Guy Môquet adressait à sa famille avant d’être fusillé par les Nazis le 21 octobre 1941 à Chateaubriant. Le BO de l’Education Nationale n°30 daté du 30 Août 2007 précise les conditions de l’organisation de la commémoration de la mort du jeune résistant communiste mais elle pose aussi de nombreuses questions, notamment celle de l’usage politique de l’histoire. Mon texte est sans doute un peu long mais je pense qu’il est utile… Faites vous votre opinion…

Les faits, rien que les faits

    J’enseigne l’histoire, c’est-à-dire les faits qui constituent la trame du passé. Les évènements rappelés ici sont tirés de l’article intitulé « Guy Môquet, Sarkozy et le roman national », rédigé par l’historien Jean-Pierre Azéma et publié dans le numéro de septembre de la revue « L’histoire ».
    Guy Môquet fut l’un des 27 otages fusillés dans la carrière de la Sablière près de Châteaubriant au titre d’une nouvelle politique mise en œuvre sur ordre des dirigeants nazis du Reich allemand dans un contexte qui voyait naître la Résistance. En juin 1941, après l’opération Barbarossa lancée contre l’Union Soviétique, le PCF entrait dans la Résistance. Cela supposait notamment des actes qualifiés de « terroristes » tels que l’attaque de soldats allemands, en principe des officiers. C’est ainsi que le colonel Fabien tua un aspirant allemand à la station de métro Barbès-Rochechouart et que, le lundi 20 octobre 1941, Gilbert Brustlein tua le lieutenant-colonel commandant de la place de Nantes qu’il avait croisé par hasard.  C’est cet acte qui provoqua la décision d’exécuter 50 otages puis 50 autres si l’auteur de l’attentat n’était pas arrêté. 
La décision fut prise par la plus haute autorité allemande présente en France. Du point de vue des autorités allemandes, il s’agissait alors de durcir et d’orienter politiquement la répression. Quelques jours avant, l’ordonnance du 28 septembre, dite « code des otages », précisait que le commandement militaire en France choisirait pour l’exécution en priorité des personnes déjà internées, notamment des « communistes » et des anarchistes ». Il s’agissait de persuader l’opinion française que les activités ou la propagande d’hommes à la solde de Moscou ou de la « juiverie » n’avaient rien de patriotique. Ceux que les nazis désignaient sous l’appellation de « judéo-bolcheviks » furent donc les premiers visés par cette répression idéologique.
Les otages désignés à la suite de l’attentat nantais illustrent bien ce choix. Guy Môquet était membre des Jeunesses Communistes, il fut arrêté par deux policiers français sur dénonciation pour avoir distribué des tracts. Son père était membre du PCF et responsable syndical à la CGTU, il avait été élu député à Paris en 1936.  Parmi les autres otages désignés pour l’exécution, on trouve un député, une quinzaine de syndicalistes, un médecin, un professeur de lettres, des instituteurs, d’autres membres des Jeunesses Communistes arrêtés, comme Guy Môquet pour distribution de tracts. Tous des Communistes.
A la suite de l’exécution des 27 otages de Chateaubriant, l’opinion publique qui avait plutôt tendance à condamner les attentats commença à se retourner contre l’occupant et le régime de Vichy. Même si ce retournement ne pouvait s’exprimer ouvertement, il n’en fut pas moins perçu par les autorités allemandes. Hitler choisit alors de surseoir à l’exécution d’otages et de changer de politique, préférant désormais les procès à grand spectacle et la déportation dans les camps de concentration.

Transmettre les valeurs patriotiques ?…

    Guy Môquet avait 17 ans au moment de son exécution, il disposa d’une heure pour écrire une lettre à sa famille. Elle conserve indéniablement toute sa charge d’émotions. Mais là n’est pas la question… Le problème que pose sa lecture en classe est celui de l’instrumentalisation de l’histoire mise au service d’une politique d’Etat.
    Les recommandations du ministre Xavier Darcos ne mentionnent pas l’engagement communiste de Guy Môquet et de ceux qu’il appelle ses « compagnons », pour éviter de parler de ses « camarades ». L’oubli de leur engagement communiste est déjà un problème de taille, ce n’est pas le seul…
Lue dans toutes les classes, cette lettre sera déconnectée de son contexte et ne pourra dès lors que servir de véhicule à des valeurs données comme universelles mais qui se révèlent pourtant fort douteuses. Si on lit la lettre de Guy Môquet et rien qu’elle, le message adressé aux adolescents pourrait en effet se réduire à quelques conseils moralisateurs d’un autre temps : « Qu’il étudie bien (Guy Môquet parle de son jeune frère) pour être un homme » ; « (…) Petit papa, j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée » ; ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose (…) Vive la France ». La travail, la famille, la patrie… c’est-à-dire la devise du régime de Vichy. Si on s’en tient au seul contenu de la lettre de Guy Môquet qu’en retenir d’autre ?
Il semble bien d’ailleurs que cela soit l’objectif de Nicolas Sarkozy. Lorsqu’il le cite, le ministre Xavier Darcos retient cette phrase : « Soyez fiers de vos aînés qui vous ont tant donné ; aimez la France car c’est votre pays et que vous n’en avez pas d’autre ». Le patriotisme, l’amour de la France, est-ce bien ce que l’école doit transmettre ?
Dans le cas contraire, pourquoi ne pas faire lire la dernière lettre de Missak Manouchian à sa compagne ? Lui aussi était résistant et communiste. Arrêté en novembre 1943, il fut jugé comme un étranger qui met la France en péril. Le président de la cour martiale qui le condamna à mort voulait « faire savoir à l’opinion française à quel point leur patrie est en danger ». Lui et ses 21 camarades de « l’affiche rouge » furent exécutés au Mont Valérien en février 1944. Mais Manouchian n’était pas français, il était arménien. Le groupe de résistants dont il était le chef était constitué de trois Français mais aussi de huit Polonais, trois Hongrois, deux Arméniens, un Espagnol, une Roumaine. Parmi eux, neuf étaient Juifs. Dans sa lettre, Manouchian écrit notamment : « Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre (…) », il signe : « Ton ami, ton camarade, ton mari ». Manouchian et la plupart des membres de son groupe étaient internationalistes et étrangers. Sa lettre le rappelle clairement, elle ne pouvait représenter le même intérêt que celle de Guy Môquet. On ne pouvait pas en faire ou même en suggérer le même usage, celui d’une communion patriotique avec le président.
Au-delà des opinions des uns et des autres, qui sont d’une grande diversité, nous ne sommes pas enseignants par amour de la patrie mais parce que nous avons la religion de la connaissance, parce que nous avons une conviction ancrée en nous : Seul le savoir rend libre. La transmission de l’amour de la patrie n’est pas de notre ressort. 

… Ou celles de l’engagement ?

    Au-delà d’objectifs nauséabonds qui semblent être ceux du président Nicolas Sarkozy, la lettre de Guy Môquet reste celle d’un jeune résistant opposé à l’oppression, la lettre d’un jeune qui s’est engagé jusqu’au bout pour défendre un idéal et qui peut donc également être lue comme telle. 
    Le 16 juin 1976, les jeunes sud-africains de Soweto, un township situé dans la banlieue de Johannesburg, protestèrent contre l’obligation de suivre un enseignement qui ne leur était dispensé qu’en langue afrikaan. Contrairement à l’anglais qui était déjà la langue de l’universalisme et pouvait leur ouvrir les portes du monde extérieur, l’afrikaan était perçu, à juste titre, comme la langue des maîtres, des tenants de l’Apartheid. Malgré les recommandations des organisateurs, les manifestations ne restèrent pas longtemps pacifiques. La police avait reçu l’ordre du ministre de l’intérieur de « rétablir l’ordre à tout prix et d’user de tous les moyens à cet effet ». La police ouvrit le feu sur la foule des jeunes manifestants et fit officiellement 23 morts. Le bilan réel n’est pas connu mais on avance parfois le chiffre de 575 morts. Ces jeunes étaient des lycéens qui ne demandaient qu’une chose : étudier… Plus tard, Steve Biko fut arrêté et assassiné, son autopsie révèlera de violents coups portés à la tête… Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres mais il me semble qu’il correspond davantage au double idéal de l’instruction et de l’engagement que nous pourrions transmettre sans aucune difficulté aux jeunes dont nous avons la responsabilité. S’il faut faire l’apologie de l’engagement, pourquoi ne pas retenir la date du 16 juin ? Mais je ne crois pas que cela soit l’objectif de la lecture de la lettre de Guy Môquet.
Plus près de nous, l’engagement de nos jeunes lycéens contre le CPE s’est terminé dans la bastonnade et la répression judiciaire. Nicolas Sarkozy était alors ministre de l’Intérieur… Plus près de nous encore, les jeunes lycéens sont souvent en première ligne des mobilisations contre les expulsions d’étrangers en situation irrégulière. Magomed, un des élèves de notre cité scolaire, ainsi que sa maman, étaient, il y a peu encore menacés d’expulsion. Ils ne sont pas encore totalement tirés d’affaire mais ils ont obtenu une autorisation de séjour temporaire sur le territoire français. La mobilisation des jeunes camarades de Magomed n’y est certainement pas pour rien. Ce faisant, ils se sont opposés à la politique qu’impulse le président Nicolas Sarkozy et qu’il vient encore de défendre et de justifier. Il ne se passe pas un  jour sans qu’on apprenne l’expulsion d’immigrés dans des conditions inhumaines. Cette semaine encore, les informations nous apprenaient le décès d’une chinoise de 51 ans qui avait sauté par la fenêtre pour échapper à un contrôle policier. Les étrangers en situation irrégulière sont des gens qui ont le droit de vivre, ils sont pourtant pourchassés et traqués. Alors, monsieur le président, faut-il demander officiellement aux jeunes lycéens de s’engager pour la défense des immigrés sans papiers ?

Alors, que faire ?
    Avec plus de talent et en négligeant le risque de me voir accuser de plagiat, j’aurais pu commencer ce texte en disant : « Monsieur le président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps… ». J’aurais alors pu continuer en expliquant que : je viens de recevoir mes instructions officielles, pour lire une lettre, qui vous a fait pleurer…. Mais j’aurais pourtant terminé en disant que je n’ai pas l’intention de déserter parce que j’estime de mon devoir d’expliquer aux jeunes qu’il est de notre responsabilité à tous de résister à l’injustice et l’ignominie.

Le 26 septembre 2007.
Dominique Baudel,enseignant
à la cité scolaire Brocéliande à Guer,
Morbihan



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Publié dans Politique

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